Dans la même foulée que Gildas Jaffrennou, Edith Montelle, bibliothécaire, conteuse, formatrice à l’art de conter et directrice de collections chez Slatkine éditions, nous
a proposé le lendemain (11 avril 2008) une conférence sur Les esprits de la nature dans les mythologies du Japon, alors que sortait son ouvrage sur les kamishibaïs, Le théâtre d'image.
Les esprits de la nature dans les mythologies du Japon
Les mythes sont des récits sacrés qui fondent une communauté. Chaque « strate » de culture, de gens
a laissé sa trace dans les croyances, les lieux et même les paysages. Ces traces se retrouvent dans les dessins animés, notamment. Au Japon, on différencie trois sortes de culture et d'attitude
envers la nature. Il y a d'abord la culture Aïnou (animisme), la civilisation shintô et le bouddhisme.
Il y a donc différents strates d'histoire. A la période précéramique l'archipel du Japon était peuplé par les
Aïnous, des chasseurs, vers 10 000 avant Jésus Christ. Arrivés par la Corée, les Jomons amènent ensuite la poterie. Entre ces deux civilisations, il n'y a pas de guerres, mais des échanges.
Vers 700 avant Jésus Christ, les « wa » arrivent à leur tour, terme péjoratif signifiant nains. Ils
étaient chinois, c'était une peuplade guerrière. Cette population a alors besoin de terres, et, avant, au Japon, la terre appartenait à tous. Les Aïnous et les Jômons reculent donc sans
combattre, car pourquoi se battre pour une terre qu'ils ne considèrent pas comme la leur ?
Ces deux mentalités complètement différentes sont révélées notamment par rapport à la terre. Nippon signifie
« pays du Soleil Levant ». Ce sont tous à présents des japonais, des nippons.
La nature dans la mythologie Aïnou
Dans leur mythologie, il y a le monde du milieu, avec la mer proche. Ils constituent le domaine non dangereux
des Aïnous. Puis il y a la mer du large, si l'on s'y aventure, on arrive au bout du ciel, puis ensuite dans les nuages qui constituent le domaine des démons qui apportent les
épidémies (comme la variole). La porte des nuages est gardée par deux frères, celui du matin : Lance-Nuées, et celui du soir : Rassemble-Nuées.
Les dieux sont répartis sur six étages, le six représentant l'infini (le cinq : la main, donc, au-delà).
Ces étages sont des mondes célestes, du premier ciel, jusqu'au dernier habité par le dieu soleil dans sa maison, toutefois jamais seul. En effet, dans cette mythologie, tout marche par
couple.
Dans le monde de l'au-dessous, il y a six paliers. Une fois morts, on reste dans le premier au-dessous
tant que sur terre on ne nous a pas oublié, puis, quand c'est le cas, on passe dans le deuxième jusqu'à ce qu'on nous oublie totalement dans le premier au-dessous, et ainsi de suite. Arrivé au
sixième, on renaît en bébé.
La déesse ours régit le monde des morts, ce monde des dessous, où tout est à l'envers.
Le peuple Aïnou
Les Aïnous sont très poilus, même en Chine, on les appelle les « horribles poilus ». Les hommes
sont réputés comme les meilleurs des marins, et les femmes sont d'excellentes brodeuses. Ils vivaient de pêche, de chasse, de cueillette. Mais surtout ils vivaient en harmonie avec la
nature : pour eux, tout a une âme.
Leurs dieux, les kamuys, apparaissent sous forme animale. Il n'y a pas de clergé dans leur société, le chef du village et sa femme
veillent à ce que les rituels soient bien respectés. Le conteur, mais bien plus souvent, la conteuse transmettent les oïni, des contes merveilleux mais souvent à visée personnelle, l'histoire
d'un héros. Les yukar, eux, sont les épopées qui engagent tout le peuple. Les kamuy yukar sont les récits de dieux, comme les récits eschatologiques.
Le Dieu-Cerf de la forêt de la Princesse Mononoké
Les hommes ont été créés de saule et d'osier par la déesse de la nuit, comme eux, en vieillissant, ils se
courbent.
La terre est créée par un couple. Mais le dieu chargé de modeler les montagnes oublie sur l'une d'elle sa
houe en orme blanc. Le dieu de la variole se posa sur l'arbre, donnant naissance à Aeoina, le civilisateur des hommes.
Ce dernier leur apprit à cuire la nourriture, construire leur maison, creuser des bateaux, fabriquer arcs et
harpons. Son épouse, la Louve Blanche est aussi une civilisatrice, c'est l'initiatrice des jeunes filles, la protectrice des femmes. Aeoina va aussi tuer beaucoup de dragons, de truites
(monstres, quand elles s'agitent, tout bouge ! ^^).
Ci-dessus La Louve de la Princesse Mononoké qui prend cette dernière sous son aile dans le film de Miyazaki
Les koropokurus sont des « kamuy sous les feuilles de pélasites », des nains qui protègent le monde
végétal, inoffensifs qui apparaissent aux voyageurs perdus pour les guider sur leur route.
Ci-contre, les esprits de la forêt dans Princesse Mononoké qui viendront en aide au
héros.
Les dieux descendent parfois sur terre. Ils admirent la beauté de celle-ci. Comme la bécassine, kamuy de
l'orage, ils en oublient parfois de revenir au pays des dieux.
La nature dans la mythologie shintô
Ce sont des hommes qui possèdent déjà la riziculture, des armes, le fer, ils ont un grand sentiment de la
nature, mais humanisée, ils ont peur du dehors non-civilisé.
En 712, l'impératrice Gemmei ordonna à Ôno Yasumaro de transcrire les mythes d'un conteur Hiela no Are, et
d'y ajouter que les empereurs descendent des dieux. Fut d'abord écrit le Kijiki, soit la , le plus ancien ouvrage écrit du Japon. Ce fait ouvre la
voie d'une origine divine, la voie shintô.
Il y eut donc d'abord séparation de la terre et du ciel. Deux êtres divins, les kamis ont créé la terre et tout ce qui y vit. Ils plongent une lance dans la mer,
tournent, la mer prend et ils créent ainsi une île. Ils sont Izanami (la femme) et Izanagi (l'homme).
Ôno Yasumaro
Ils se rencontrent en tournant autours d'un pilier, mais la femme passant à sa gauche la première fois, ils
ne mettent au monde que ce qui va mal. Puis elle passe à sa droite et va engendrer tout ce qui peuple le Japon. Parfois, elle met au monde les divinités. Elle met notamment au monde le dieu du
feu et en meurt. Dans d'autres mythes, c'est Izanagi qui le fait naître seul. Mais à la mort d'Izanami, Izanagi est inconsolable, il va la retrouver au pays des morts.
Ci-contre, Izanami et Izanagi
Après avoir offensé sa femme, elle envoie les huit furies le
poursuivre. Izanagi s'enfuit et les arrête en cassant des dents de son peigne, faisant apparaître tour à tour du feu, des vignes croulant de raisin et des bambous. C'est le divorce. Izanami
demande d'emporter chaque jour 500 hommes dans son royaume. Izanagi réplique qu'il en fera alors naître chaque jour 1000.
Il y a aussi le mythe d'Amaterasu (le Soleil) et de Susanoo (voir ci-contre).
Les trois symboles sortis lors de l'intronisation de l'Empereur sont le sabre, les joyaux et le miroir.
Un kami est une âme sauvage sur la terre.
La yamamba est une créature populaire. C'est une femme sauvage de la montagne (on y dépose d'ailleurs les
vieillards de plus de 60 ans). Elle a deux cornes, une gueule avec de nombreux crocs et un rouet.
Il y a aussi l'oni, souvent traduit par ogre, mais il est en fait un géant garni de cornes et à la massue de
fer, qui peut être compatissant envers les hommes (par exemple, l'un sauva un village).
Le kappa, créature vivant dans les marais est un génie des eaux, un être maléfique réputé pour attirer les
enfants dans les rivières afin de les noyer. Il a une coupe pleine d'eau au-dessus de la tête (il faut s'incliner pour lui échapper).
Le tengu du mont Atago est lui toujours accompagné d'un sanglier à quatre grandes dents. Ils sont mi-oiseaux,
mi-humain et protègent la nature contre les attaques des hommes. Ils possèdent un gros nez rouge, et lumineux quand ils se fâchent. Les moines bouddhistes les considèrent comme des démons. Ils
s'enveloppent dans un manteau de plumes qui les rend invisibles.
Okkoto, dieu-sanglier de Princesse Mononoké
Il faut savoir que les véritables dieux japonais ont toujours quelque chose de différent des autres
dieux et des animaux d'origine.
L'histoire du vieux coupeur de bambous est le premier conte transcrit. Il était pauvre et tomba sur un bambou
lumineux dans lequel se trouvait une petite fille, la princesse du bambou. Elle grandit, devient très belle mais refusait tout mari et devint triste. Elle révèlera qu'elle est originaire de la
Lune, même si elle ne veut y retourner. Elle s'y fera emmener malgré tout.
Inari est le kami de la riziculture, du commerce, des fondeurs et gardien des maisons. C'était une divinité
shintô, mais, Kukaï, un moine bouddhiste le récupère. Les Japonais sont généralement très tolérants envers les croyances, toutefois, les shintoïstes vont pourchasser les bouddhistes suite à cet
épisode.
La nature dans la religion bouddhiste
Après un ascétisme, une série de renaissance, les bouddhistes sont susceptibles de parvenir à l'éveil et de
se voir ouvrir le paradis, pour les hommes qui se sont bien comportés. Chaque secte ou école bouddhiste a son propre Bouddha.
Ils méditent devant la nature organisée par l'homme, des jardins minéraux, des arbres miniatures, des
bonsaïs. C'est la culture zen.
Le kamishibaï
Le kamishibaï est une technique japonaise pour raconter des histoires. C'est un groupe de planches illustrées
glissant dans un butaï ou cadre de bois permettant de raconter des histoires. On dit parfois que c'est l'ancêtre du dessin animé. Dès le VIIIème siècle, les bonzes pêcheurs parcourent le Japon
pour raconter des paraboles bouddhistes aux paysans illettrés.
Tandis que les Coréens et les Chinois dessinent des personnages hiératiques, les dessins japonais sont
caractérisés par des traits rapides et des personnages caricaturaux.
Hokusaï Katsushika améliore les estompes et créé les mangas, à la base des dessins caricaturaux
(ci-contre sa fameuse vague).
Vers 1920, le kamishibaï était pour les enfants, circulaient des vélo
kamishibaï. Ils étaient peu appréciés des maîtres, trop d'images détournaient pour eux de l'étude de la lecture. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le
kamishibaï est accusé de support de propagande antiaméricaine, de propagande belliciste. D'ailleurs quand les américains arrivent en 1945, ils les brûlent et emprisonnent les gaïto (les
conteurs). Les enseignants se rendent alors compte qu'il s'agit d'une prise de culture, et décident de promouvoir le kamishibaï.
L'exposé s'est achevé sur une démonstration de kamishibai et nous avons bénéficié des talents de conteuse d'Edith Montelle.